LE GREEN PITCH. Frédéric Varaine et sa start-up Otrera ressuscitent, dans de petits réacteurs modulaires, la technologie des neutrons rapides refroidis au sodium. Elle permet d'utiliser des déchets radioactifs comme combustibles.

Sources : Les Échos

Grâce à ses réacteurs de type RNR-Na, Otrera propose de « fermer un peu plus le cycle des déchets du nucléaire ». Ceux-ci ont également l'avantage de permettre de valoriser la chaleur dégagée, en plus de la production d'éléctricité.

L'entrepreneur

« Je suis un pur produit du CEA. J'ai travaillé, dans le cadre des projets Phénix, Superphénix et Astrid, sur les réacteurs de quatrième génération à neutrons rapides refroidis au sodium (RNR-Na). J'étais à la tête de la mission Astrid lorsqu'elle a été abandonnée, en 2019. Une décision politique douloureuse, car la France était alors à la pointe de cette technologie - avec laquelle a été construit le tout premier réacteur nucléaire électrogène, avant que l'industrie ne se tourne vers les réacteurs à eau pressurisée (REP), plus faciles à déployer à grande échelle.

Après le discours de Belfort d'Emmanuel Macron, le 10 février 2022, quand il apparaissait clair que la France allait relancer son industrie nucléaire, je me suis dit que les grands donneurs d'ordre allaient être occupés sur les réacteurs de troisième génération et qu'il était possible de relancer la technologie à neutrons rapides. »

Le défi

« La technologie RNR-Na présente d'énormes avantages : en utilisant du sodium plutôt que de l'eau pour refroidir le combustible, les neutrons ne sont pas ralentis et leur capacité à fissionner toutes les molécules qui passent à portée est considérablement augmentée. De ce fait, il est possible d'utiliser comme combustible 96 % à 97 % des déchets radioactifs produits par les centrales, dont le plutonium. Cela permet de fermer ainsi un peu plus le cycle des déchets du nucléaire.

Mais cette technologie était très coûteuse et la forte réactivité du sodium à l'air et à l'eau posait des problèmes de sûreté. Afin de trouver des solutions à ces défis, j'ai décidé de créer une start-up, et je me suis rapproché pour cela de Jean-Eric Lucas, un entrepreneur de talent, dont j'avais connu le père au CEA. Nous avons fondé ensemble l'entreprise Otrera en 2024. L'idée était d'abord de garder tout ce qui avait fonctionné dans le projet Astrid : les matériaux, le type de gainage ou encore le comportement du combustible.

La solution

« Nous avons ensuite fait le choix de concevoir des petits réacteurs compacts, en réinventant complètement la cuve avec une quinzaine de brevets. En diminuant la taille des composants par trois ou cinq, nous divisons les coûts par deux ! Nous avons aussi mis au point des échangeurs sodium-gaz pour enlever le risque de réaction face à l'air ou l'eau. Enfin, le gaz nous permet de valoriser la chaleur produite par les réacteurs pour l'envoyer dans les réseaux, en plus de la production d'électricité.

Nous produirons nous-mêmes nos composants, afin d'éviter les problèmes de qualité et de maîtriser la chaîne de valeur. La première tranche de notre usine devrait ainsi être inaugurée en 2029, non loin de Cherbourg. Nous avons également déposé cet été un dossier d'options de sûreté auprès de l'Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, afin de construire un premier réacteur de 100 MWe (mégawatts électriques) d'ici à 2032 - sachant que notre produit de base sera plutôt une unité de 220 MWe.

Nous pourrons fournir ainsi à moindre coût - entre 60 et 80 euros le MW - de la chaleur et de l'électricité décarbonée à des économies encore fortement dépendantes des combustibles fossiles, tout en alimentant vertueusement des infrastructures très gourmandes en énergie, comme les data centers. »